Entre les murs, de Laurent Cantet


CRITIQUE DU FILM « ENTRE LES MURS » de Laurent Cantet

Si je me souviens bien, le film commence par un gros plan sur le prof joué par l’auteur du livre, François Bégaudeau. Visage sombre. Et même triste.
Je ne raconterai pas l’histoire, en fait, il n’y en a pas ! C’est plutôt un film-reportage sur une classe de 4ème, au Collège F.Dolto, à Paris, dans le 20ème, classé Zep (zone d’éducation prioritaire).
Quand on fait partie de la grande famille qu’est l’Education Nationale, on sait qu’un collège Zep (800 en France), c’est un collège difficile et que tout le monde fuit.
Je trouve un peu dommage de faire un film sur une classe particulière qui n’est en aucun cas représentatif d’une classe normale française.
Ce film donne une image fausse de la France, fausse de l’enseignement en France, fausse du niveau scolaire des élèves en France. D’ailleurs, ce film aurait pu être tourné en Afrique. On n’aurait pas été choqué.


Sinon, dès le début du film, dans la salle des profs, jour de la rentrée, les profs s’échangent leurs impressions sur les élèves et les étiquettes fusent : gentil, pas gentil, pas gentil du tout… Ca, c’est une réalité terrible : les élèves ne quittent jamais leur étiquette durant tout leur parcours scolaire ! Et ceci dès l’âge de 2 ans ! C’est tout simplement dramatique. On ne laisse aucune chance à l’enfant. Et ceci est totalement vrai ! Et il y a même des écoles, la plupart, qui « font » leur classe en fonction des étiquettes des élèves…

Quant au prof, on le voit dès le début crier dans le vide sur les élèves pour qu’ils se taisent. Et chaque prof sait que cela ne sert à rien, si ce n’est aggraver la situation…Il ne parle pas mieux français et s’adresse avec beaucoup de légèreté et de vulgarité à ses élèves. Le film montre le prof qui se moque très facilement de ses élèves, qui les traite de « pétasses ». Il dit à plusieurs reprises : « vous charriez trop, vous allez me foutre la paix, je m’en fous, c’est des conneries, arrêtez de jouer au con, votre boulot, c’est de foutre le bordel dans la classe ? »
Je m’en souviens car j’ai pris des notes pendant le film !

Bref, si un prof s’adresse ainsi, le jour de l’inspection, à ses élèves, il aura de sérieux problèmes.
Souvent, ce sont les élèves qui donnent des ordres au prof et qui donnent même l’autorisation au prof de parler !!! Il y a même un élève qui demande au prof s’il n’est pas homo !
On aborde plusieurs fois le thème du racisme (« jambon-beurre qui puent le fromage »), mais sans profondeur. Le prof décrète avec beaucoup de sérieux : « ce sont des gens snobs qui utilisent l’imparfait du subjonctif, cela fait partie du registre du bourgeois ! »
Bref, le tableau qui est fait du prof est assez négatif. On ne voit jamais une leçon intéressante et on a l’impression que les élèves n’apprennent rien. Ils se déchirent pour défendre leur équipe de foot…


Le film se termine d’ailleurs par une élève qui avoue, tristement, ne rien avoir appris de l’année…
Mais il y a quand même des vérités intra-muros du collège : on voit l’extrême solitude du prof. Aucune solidarité entre profs. Une ambiance pourrie règne dans le collège. Chacun pour soi. Quand il y a des réunions, et il y en a souvent, on parle de la machine à café et du prix trop élevé du café !!!
L’élève n’est jamais pris dans sa globalité personnelle. Au collège, on ne traite que des affaires scolaires ! Et c’est déjà vrai à l’école…
Le film montre aussi le système ridicule et obsolète des punitions. On voit aussi l’impuissance du prof qui est pris dans une machine infernale et qui n’a pas d’autre choix. Le côté ridicule du conseil de discipline qui a pourtant des conséquences sur l’enfant dramatiques. D’ailleurs, on ne sait rien sur les suites de cette exclusion. C’est plus que dommage…
En conclusion, on reste davantage touché par le film que par le livre. Entendre du mauvais français est moins pénible que de le lire.
On peut être amusé par certaines scènes pleines de naturel.
On imagine mal que cela pourrait se passer en réalité. Comment un proviseur accepterait-il que des délégués de classe, présentes au Conseil de classe, rigolent pendant tout le Conseil ? C’est tout simplement inadmissible et insupportable.
C’est vrai que des classes difficiles existent, que les profs sont déprimés et ne savent pas comment s’en sortir, mais en aucun cas, ce sont les élèves qui dirigent la classe, comme on les présente dans le film: un élève dit au prof : « je vous donne l’autorisation ».

C’est dommage que l’on montre un prof qui a plutôt l’air débordé et qui n’a pas envie de tirer ses élèves vers le haut. Il essaie de prendre leur défense, mais ça sonne creux. Il n’y a aucun projet de classe. En fait, on ne voit pas le travail des élèves (et encore moins celui du prof), on voit juste des « mots » et des comportements difficiles. Et des acteurs qui ne sont pas des acteurs.
Bref, une triste image de la France à travers ce film. Ceci dit, il y a des vérités incontournables du système français qui voit l’élève et jamais la personne derrière l’élève. Pour un prof et tout le système, un élève est un élève et jamais un enfant ou un adolescent avec sa vie et ses problèmes.Il faudrait arriver à mettre de l’affectif dans les relations humaines et tout serait plus facile. On a l’impression que Bégaudeau a essayé de vivre ce côté affectif avec ses élèves, mais sans vraiment y arriver. Et c’est sûrement cela qui a touché le jury de Cannes. Le côté désuet de la relation…
J’ai préféré le film au livre, mais je pense que ce n’est pas du tout représentatif du système français et je ne le conseille pas. Les profs ne s’y retrouveront pas et les élèves, sauf les ados en Zep (et encore !), ne se reconnaitront pas, enfin j’espère ! D’ailleurs la salle était pleine d’ados qui rigolaient bien de voir autant de pouvoirs chez les élèves ! Peut-être allaient-ils les imiter !

Plus d’infos sur ce film

Bénédicte

10 Réponses to “Entre les murs, de Laurent Cantet”

  1. Bénédicte Says:

    J’ai vu le reportage à la TV sur la 2, ce soir, sur les acteurs du film. On y apprend que le scénario a été écrit lors des ateliers de travail, durant 1 an et le tournage a duré 1 mois. Il y a eu aussi pas mal d’improvisations. On s’attache aux acteurs qui ont des réactions très saines : « On est des gens ordinaires qui vivent une histoire extraordinaire. Et le film nous a fait sortir du quartier, de la cité. Mais on aime Belleville ».On se rend compte de l’expérience inouïe qu’ont vécu ces ados, très spontanés et très sympa. Mais cela va-t-il changer leur vie ? Il y en a 1 qui a déjà été embauché pour un autre film…
    54 pays ont acheté le film qui va atteindre le million d’entrées ce we !!!

  2. C. Says:

    Joli travail Dickc’ben – de la bonne analyse complèto-critique qui fait bien ressortir le côté commercialo-affectif.

    Une farce attendrissante trop vaguement révélatrice de l’éducation française. Et qu’en dit Darcos (qui a souvent des opinions bien tranchées comme celle des maîtresses en maternelles…)???

  3. E. Says:

    Un film que je n’irai pas voir ! Très bel article. Très bien renseigné! Je ne comprends toujours pas pourquoi il a eu la palme d’or! D’ailleurs, je me pose chaque année cette question!

  4. mikado Says:

    Ouais je me pose aussi la même question ! Fait bader ce film, à part l’ours d’or de Berlin et le pécho derrière les gofas d’or du festival de zinemaldi, on peut plus se fier à rien.
    En tout cas merci pour le pavé diknébé, j’étais dèjà à la recherche d’un précepteur pour mes futurs gamins. M’en vais entonner des incantations et sacrifier quelques poulets pour ressuciter Rousseau…

  5. Bénédicte Says:

    Mikado, t’as raison, Rousseau, il n’est pas mal du tout !
    Rien n’est facile en éducation, c’est peut-être pour mettre l’accent sur la non-reconnaissance de ce métier, qu’ils ont eu la Palme d’Or, mais aucun rapport avec le cinéma ! Enseigner en Zep relève du sacerdoce !

  6. Anonymous Says:

    Belle critique pour un film qui n’en mérite peut être pas tant!
    Malgré les points négatifs évidents, je souhaite voir ce film(pas forcément au cinéma), afin de me faire une idée de ce qui colle ou ne colle pas avec la réalité; car, personnellement, des professeurs menés par le bout du nez par des élèves insolents, j’en ai croisé pas mal, et ce, dans les quartiers les plus uppés!
    Je pourrai alors ensuite vous éclairer sur mes ressentis….
    Affaire à suivre…

  7. Bénédicte Says:

    Avec plaisir !
    C’est toujours intéressant d’avoir un autre point de vue et surtout d’une personne jeune !

  8. C. Says:

    J’y suis allé me faire ma propre opinion. Pour résumer : plus de 2h suffocantes dans une classe bruyante et pénible au prof dépassé et non crédible.

    Autour de ça, une histoire flat et sans saveur qui ne sait à aucun moment rebondir pour rendre moins dramatique la séance. Très lourd et beaucoup trop fadasse.
    Beurk.

  9. Yannick Says:

    D’accord et pas d’accord avec cette critique. OK pour dire que ce collège ne reflète pas la majorité des collèges de France.
    Pas OK sur d’autres choses : il faut avoir vécu en ZEP pour comprendre davantage ce film et voir qu’au final il se rapproche assez bien de la réalité. Un prof qui donne l’autorisation à un prof de parler, ou pire, qui insulte, ça se passe chaque jour dans ce genre de collège. J’en ai vu des films retraçant le quotidien de jeunes totalement en déroute dans certains quartiers (sensibles ou non).
    Pour l’imparfait du subjonctif, en aucun cas il ne dit texto « cela fait partie du registre bourgeois ». Snob oui, mais il ne dit pas que cela est une généralité, attention.
    Pour résumer, je pense qu’il faut connaître toute chose avant de pouvoir totalement la critiquer ou la juger. Ce n’est pas pour toi Bénédicte que je le dis, je parle d’une manière générale😉
    D’ailleurs si vous avez deux secondes à perdre, je vous invite à vous rendre sur le Blog du Cinéma afin de lire ma critique, qui est un bon parallèle à celle-ci.
    A la prochaine !🙂

  10. C. Says:

    Ai bien lu ta critique intéressante somme toute. Tu as la chance d’avoir su entrer dans le film. Je m’y suis sans doute refusé… Une critique politique du système de l’éducation française? Peut être trop faible ou trop inoffensive – pour ma part – car très peu percutante.

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